Sur une blague de Victor Janjić

Voilà le récit de 36 jours de mer sur Levant (alias Pépère), un catamaran Bali 5.4, de 16 m de long par 8 m de large. Un truc conçu pour accueillir des touristes dans un grand confort.

On me le demande souvent alors je précise : c’était un contrat de marin, payé, pour emmener le bateau d’un point A à un point B. Pas de passagers à bord, juste des marins qui bossent.

Je m’y suis attachée quand-même, à cette caravane flottante en plastique pour CSP+ : j’y ai vécu plus d’un mois et il nous a mené d’Ajaccio jusqu’au port du Marin, en Martinique.

Dans cet article, comme d’habitude, vous allez trouver des bouts de mon journal écrit, ainsi que l’entièreté du carnet de voyage dessiné.
Bonne lecture !

Lundi 29 août

Ready pour la transat d’octoooobre ! Un bon mois que mon embarquement est validé.
Notre capi sera Pierre. J’ai évidemment checké son profil et nos connaissances en commun (et dûment pris des renseignements) avant de m’enfermer un mois sur un bateau avec une autorité quelconque.
(En vrai, c’est la transat’ aux 1000 capitaines, vous allez voir, ça va pas du tout se passer comme prévu)

Cette mission prend corps, aujourd’hui on a un groupe WhatsApp pour discuter de ce trajet et de l’organisation. On doit être le 1er octobre à Ajaccio pour préparer le bateau et partir rapidement dans les jours qui suivent.
Le programme est le suivant : Ajaccio-Martinique sur le catamaran, avec quatre membres d’équipage, capitaine compris.

Mardi 30 août

La prépa de transat : à part faire son sac et s’assurer d’être en bonne condition physique (dentiste impératif, gynéco, bilans et traitements suffisants sur cinq semaines pour celleux que ça concerne), c’est pas compliqué.

Petit challenge pour moi : j’ai envie de faire un vrai carnet de voyage. Pas comme ceux que j’ai fait trop vite et jamais finis, il y a quelques années.
J’ai envie d’un bel objet. J’ai compilé astuces, techniques et anecdotes pendant deux jours. La pratique (et l’âge 😂) m’ont appris que ça sert à rien de mettre des trucs dans sa valise « au cas où » parce que ça sert jamais.

Donc équipement minimum pour le dessin évidemment. Mais aussi pour le voyage en lui-même : conseils d’Ayrton bien pris pour les fringues et l’équipement.
Je comptais pas me charger et il devrait faire beau une fois dépassées les îles Canaries 🤷

10 h : notre équipière bénévole Mathilde, nous annonce qu’elle ne sera pas du voyage : les affaires maritimes ont refusé qu’elle embarque, elle n’a pas de diplôme de marin.

Well. J’appelle Bastien, un collègue capitaine de cet été, très motivé par la transat et lui demande de m’envoyer son CV. Il veut apprendre la voile en vue d’aller passer son module voile de capi.
Pierre de son côté est en contact avec Laura S. une chouette matelote croisée rapidement sur le Kraken l’année dernière et qui souhaite traverser avec son copain.

20 h 50 : appel du capi : Pierre m’annonce que ses projets perso prennent le dessus sur cette transat.
Levant va donc changer de capitaine.

Dimanche 18 septembre

Je suis toujours équipière sur cette transat, avec un nouveau capi, Benoit, et une nouvelle équipière dont je ne connais pas encore le nom. Et c’est finalement Bastien le quatrième, mon collègue de cet été, qui sera matelot bénévole !
On peut partir en équipage de 3 , mais pour plus de confort en quarts et moins de fatigue, on peut prendre un quatrième, qui est donc bénévole.

Mes vêtements sont techniques et réduits à l’essentiel.
Je ne résiste pas à emporter mes lunettes-cœur parce que je n’arrive pas à les laisser chez moi : j’ai passé brillamment le CCF de manœuvres à Fécamp avec et elles ont fait tous les embarquements de mon premier contrat de marin avec moi.
Je dois les emmener.

Vendredi 30 septembre

J’attends le ferry pour la Corse à la gare maritime de la Joliette. Mon équipier n’est pas là, il a choisi aujourd’hui pour déménager ses affaires sur Marseille !
Je vais avoir l’air fine en expliquant au capitaine que le gars que j’ai fait embaucher a raté le ferry… Je le maudit sur 5 générations au moins.

19 h.

Bastien est là, on a quitté le port et on prend une bière au bar. Le capitaine annonce mer calme et mistral pour rejoindre Ajaccio. On va bien dormir.
On prend un verre ou deux en papotant de tout et de rien, je découvre mon collègue sous un jour nouveau. C’est chouette.
Il sort fumer, je regarde les vagues en contrebas, que le bateau fend. C’est calme et apaisant.

3 h.

J’essaie de dormir, c’est vraiment pas fou ces banquettes.

Catamaran marin ajaccio
Notre bebeyyyy !

Mardi 5 octobre

2 h 32. En quart.

On est partis d’Ajaccio en début d’après-midi.

En route, on a posé une ligne de vie et des mains courantes (les filières arrivent au dessous des genoux, c’est vraiment pas suffisant comme protection).

On a vu des baleines dès l’après-midi du départ.
Spoil : ce seront les premières et les dernières.

Porto Petro Baléares Mediterrannée

Samedi 8 octobre

00 h 42. En quart.

C’est Laurence qui m’a réveillée, je dormais si bien que je n’ai pas entendu mon réveil. J’ai dû l’éteindre bêtement dans mon sommeil, j’étais debout depuis 7 h 30 et j’ai fait des trucs dans le bateau toute la journée depuis le départ de Portopetro ce matin.

On est vent arrière, un ris dans la grand voile. Ce bateau fait un de ces boucans ! Ça grince depuis des heures, la bôme souffre et s’active sous le peu de vent qu’on a, sans parvenir à se décider.
C’était moi en cuisine, on a mangé un risotto sympa et un banana bread au chocolat.
Cinq jours qu’on a quitté notre point de départ, mes équipiers sont hyper chouettes et tout se passe dans la bonne humeur.

Zéro regrets d’avoir proposé à Bastien de se joindre à l’aventure et d’avoir fait suivre son CV. Je découvre mon collègue de cet été, que je n’avais fait que croiser sur sa navette, comme un petit oignon à plusieurs couches.

Mercredi 12 octobre

2 h 50. En quart de nuit.

On est sortis de la Méditerranée il y a quelques heures. Retour en Atlantique pour moi, pour la deuxième année consécutive.

On a quitté Gibraltar à 18 h, pour profiter des bons courants et on a coupé le DST au plus court en direction de la côte marocaine (pour éviter les orques), pour ensuite la longer en passant devant Tanger et dépasser la sortie du DST.

Il fait nuit sombre, sans lune. Je me sens à ma place. Mer très calme, je cherche la longue houle de l’Atlantique dont je me souviens.

Gibraltar c’était chouette, on s’est tellement baladés que je n’ai plus de pieds et les mollets tendus. On a grimpé sur le rocher pour voir les singes et « profiter de la vue » : de la brume toute la journée ! Laurence, qui nous l’avait bien dit, était morte de rire.

Gibraltar, c’est le Commonwealth au milieu de l’Espagne : les maisons, la signalisation, l’esthétique sont anglaises et on retrouve partout des preuves qu’on reste en territoire espagnol : faïence ouvragée ça et là, quelques couleurs vives sur les façades. Le mélange est assez singulier.

3 h 35.
 
Génois enroulé en début de quart, grand voile affalée toute seule, vent arrière. Bon, ça m’a pris 10 bonnes minutes, elle voulait pas rentrer dans le lazy bag correctement. Y’avait zéro vent, j’ai pris mon temps, je me suis attachée, j’ai sécurisé le point de drisse en grimpant sur le bas du mât et retendu ladite drisse après.
Tout bien. J’étais contente.
transatlantique grand voile

Jeudi 13 octobre

10 h. P’tit dèj’.

Le capi m’explique que la grand voile reste hissée quasiment tout le temps, ça évite de devoir la hisser avec une grosse houle inconfortable qui la ferait bringuebaler et passer d’un côté ou de l’autre de la balancine (le cordage qui part du haut du mât et qui soutient la bôme) et qui pourrait l’abimer.

Bon, tant pis pour la manœuvre d’hier.
4 h 33. Quart de nuit.
 
La main droite crispée sur la rambarde d’une des banquettes du fly (l’espace de pilotage sur le toit de l’habitacle), j’ai pas bougé depuis 30 minutes.
25 nœuds de vent et une belle houle avec des vagues à 3 m.
Y’a pas à dire, j’étais plus confortable sur les 42 m du Kraken à Beaufort 7 qu’aujourd’hui sur les 16 m de Levant dans Beaufort 4.
 
P** de bateau en plastique qui craque et grince de partout ! J’ai peu dormi et mal, depuis qu’on est entrés dans l’Atlantique.
On longe actuellement la côte marocaine en direction des Canaries, au dessus de El Jadida.
La houle est conséquente, ma main n’a pas quitté la rambarde et je sursaute quand le bateau roule de trop. Il va falloir que je m’habitue.
Je ne suis pas sereine ce soir…
transat la houle maroc
El Pozo de las Calcosas
Le voilier de Laszlo
Arche naturelle
Les champis

Puerto de la Escala, c’est moche, les sanitaires flambants neufs ne fonctionnent pas, donc pas de douche sur la terre ferme (si on se lave sur le bateau, c’est comme pour les chiottes, ça va direct dans le port :-/ ce qui, personnellement, me fait chier) et pas de lessive. On s’est vraiment arrêtés là juste pour louer une voiture et faire les courses.

Direction le port de la Restinga le lendemain, conseillé par Laurence, avec petits restos et jolies couleurs.
On y lave notre linge et on y mange bien.

canaries restinga transat
restinga canaries marin transat

La mojo verde et la mojo picón des Canaries ♥

Port de la Restinga, sur El Hierro. Canaries.

Mardi 18 octobre

19 h 14. En quart.
 
On est partis ce matin du port de la Restinga, sur l’île d’El Hierro. On a pris la direction du port de Mindelo, sur Sao Vicente, dans l’archipel du Cap Vert.
 
L’escale ne s’est pas déroulée sans heurts. Bastien et moi sommes très différents, ce qui n’est pas une surprise du tout, je m’y attendais. Mais c’est pénible cette semaine.
Mon hypersensibilité me fait tout ressentir plus fort et enfermée avec trois autres personnes, les sentiments s’exacerbent. Hier j’ai pris l’air deux petites heures, juste pour faire autre chose, avoir un peu de place mentale et surtout, ne pas être dans la socialisation avec autrui.
départ transat cap vert
Pour l’heure, j’écoute Ben Mazué dans le calme, assise au poste de pilotage. J’observe la houle et les vaguelettes.
On a hissé la grand voile et sorti le génois. On a un appui moteur pour se maintenir à une vitesse autour de 6 nœuds (un peu moins de 12 km/h).
Discussions hier au resto sur ce que j’ai envie de faire après et de comment je vois mon taf. J’ai toujours l’intention de rester à la voile autant que possible, pour les raisons écologiques qui m’animent depuis petite. Et parce que ça me fait plaisir.
Et de me joindre aux missions de protection de la SNSM, de Sea Shepherd, de SOS Méditerranée quand j’aurai l’occasion de le faire.

Mercredi 19 octobre

21 h 40. Quart de nuit.
 
La voie lactée est pile dans l’axe du génois, proprement enroulé sur lui-même.
Je me décale pour observer le ciel et éviter les écrans de navigation, pourtant réglés au minimum de luminosité.
 
Je vais fureter sur l’AIS (système de localisation et d’échange de messages entre bateaux qui sont à portée VHF) pour voir qui sont les voisins qui discutent sur la VHF (radio à ondes hertziennes. Permet de communiquer, envoyer ou recevoir un msg de détresse, un bulletin météo). Je devrais monter voir le ciel demain, pour profiter des étoiles hors quart. 
catamaran navigation moteur

Mardi 25 octobre

7 h 30. Marina de Mindelo, île de Sao Vicente, Cap Vert.
 
On part dans quelques heures pour douze à quatorze jours de traversée et c’est donc Laurence notre capitaine, après le départ de Benoit pour raisons familiales.
 
Direction le port du Marin, en Martinique.
J’ai envoyé quelques messages sur Facebook hier, pris des renseignements, demandé des infos.
J’espère trouver à me loger facilement et peut-être un taf sur place, comme marin ou pas, histoire de rester un petit mois et d’en profiter pour découvrir les Antilles. En espérant que mes finances suivront…
 
Avant de partir, il nous reste quelques courses à faire, de fruits et légumes frais principalement… et le gasoil. 
Bastien est en train de remplir les tanks à eau avec le débit ridicule de la marina. Ça va nous prendre l’heure qui vient très probablement.

Laurence, dont c’est la première transat’ comme capitaine, est un peu dans le stress. Sa main tremble sur les commandes en partant. Bastien et moi, on moufte pas et on bosse normalement.

Les premiers quarts, surtout de nuit, elle monte toutes les heures voir si tout va bien, papoter mine de rien et faire des micro-réglages de voile. Je ferais pareil si c’était moi 😀 .

17 h 43. En route depuis 13 h. En quart.
 
Avec le pote Kevin le mois dernier, on faisait le tour du pont du Ring Andersen et on disait en rigolant qu’on pouvait pas bosser sur des bateaux où on se cogne les pieds partout. Vive les ponts dégagés et pratiques : rien d’inutile, tout de pratique et ergonomique. Le Kraken était pas mal pour ça.
 
Le Bali 5.4, y’a rien qui dépasse, mais c’est autre chose : celui-là est construit « pour être vendu, pas pour être utilisé« , comme dit Benoît.
 
C’est le bateau de Barbie, je dis souvent en rigolant : du plastique qui grince et qui craque… et une utilisation de la voile discutable, sur le plan efficacité.
 
Je retrouve la longue houle de l’Atlantique, cette fois pour une douzaine de jours.
 
23 h 51. Quart de nuit.
 
Ottis Redding sur le roof.

Jeudi 27 octobre

02 h. Quart de nuit.
 
Un bateau passe au loin, le deuxième de la journée. Pas d’info sur l’AIS autre que « au moteur« . Je vois à peine ses feux au loin, c’est nuageux cette nuit.
 
J’ai un lait d’avoine au café. Pas folle la guêpe, j’ai mis la main sur un pot de déca soluble, plutôt que de m’abîmer l’estomac, le cœur et les nerfs.
 
20 h 30.
 
Le vent est revenu. J’ai somnolé une partie de l’après-midi, je prends mon quart dans une demie heure.
Un gros gigot embaume tout le carré quand j’émerge.
Bon. Le véganisme dans le monde, c’est pas pour aujourd’hui, mais au moins ils ne pêchent plus et pour cause : il y a assez de poisson dans le congélateur.
Catamaran Canaries Cap Vert
Je sais pas pour les autres marins, mais en mer, mon corps et mon esprit se laissent totalement happer par la vie du bateau : les bruits, les chocs de l’eau, la houle.
 
Le corps est tendu vers le bateau : anticiper la houle sur sa trajectoire pédestre sur le pont, l’oreille et le corps attentifs aux bruits et aux mouvements, même quand on dort. Entendre les variations de bruit, un arrêt moteur, toute chose inhabituelle…
 
Les seuls moments où je m’extrais du truc, c’est quand je lis. J’ai alors l’impression d’être chez moi, posée dans un fauteuil bien confortable à siroter un thé.

Vendredi 28 octobre

5 h 12. Quart de nuit.
 
Le soleil ne devrait pas tarder, hâte de voir ça, avec un thé et des fruits depuis la plage avant du catamaran.
Première fois que je fais ce quart depuis notre départ de Mindelo.
 
Les étoiles et la lune ne se sont pas montrés, c’est nuageux. Et le génois fait des siennes et claque depuis deux heures sans qu’on puisse y faire grand chose, Laurence a pesté un peu dessus avant d’aller se coucher.
P'tit dèj : pancakes véganes

Samedi 29 octobre

00 h 13. Quart de nuit.
 
Laurence quitte à peine le quart précédent que je vois un copain sans AIS dans le travers tribord ! Je sors les jumelles, je me dis que c’est peut-être un bateau Catlante comme nous et attends de voir si on est sur route de collision.
Relèvement non constant, je vois ses feux de route de face, il nous passera donc sur l’arrière plus tard dans la nuit.
Je surveille quand-même, au cas où.

Samedi 29 octobre

22 h 35. Quart de nuit.
 
Hier soir, j’allais contacter par radio le bateau repéré, qui traversait l’Atlantique en octobre comme nous, savoir si tout allait bien.
Le gars me devance et lance l’appel. J’entends à son anglais qu’il est français. Le nom du bateau, qu’il baragouine, m’échappe. Il m’annonce qu’il va au Brésil et demande des infos météo. Je vais lui chercher.
 
Après une discussion factuelle, je dis qu’on bosse pour Catlante et qu’on fait route directe pour la Martinique.
S’ensuit une conversation confuse, où le gars me dit qu’on est collègues Catlante et qu’ils vont en Martinique aussi, sans que j’arrive à déterminer avec qui il est et sur quel bateau. Je propose de passer sur un autre canal que le 16, réservé aux urgences et il me répond qu’il a toutes les infos météo nécessaires.
Cinq minutes après, voulant redemander le nom du bateau, je tente de les recontacter mais pas de réponse…
On saura à l’arrivée !

Dimanche 30 octobre

00 h 07.
 
Sur le roof, je regarde les étoiles et la lune souriante que les nuages voilent.
Dans mes oreilles, le ressac des vagues autour, comme sur une plage. Celle qui nous attend dans deux semaines, quand le bateau sera à quai au port du Marin, lavé et prêt pour la saison antillaise !
 
Hâte d’arriver, la houle est parfois lourde à supporter : on marche comme des pingouins toute la journée, en équilibre dans les escaliers.
Envie de voir d’autres gens, de papoter avec les autres collègues de Catlante, Quentin du CAEERS, qui a aussi été un collègue de cet été au Frioul, revoir Laura de Wings croisée sur le ponton, etc. De rencontrer d’autres marins du Marin, ceux qui ont transaté tôt, comme nous et ceux qui vont faire la saison.
 
01 h tout pile.
 
Incroyable étoile filante, énorme et incandescente qui traverse mon champ de vision, près du point de drisse du génois. Elle a fait comme une brève boule de feu avant de se scinder en deux.
Je fais un vœux immédiatement ! Je pense à la saison prochaine et je croise les doigts.
Météorite flamboyante, perdue à jamais dans l’immensité. Dire que des étoiles meurent alors qu’on se débat avec des problèmes idiots du style « y’a bientôt plus de moutarde » ! Franchement…

Mardi 1er novembre

19 h 28. Quart de coucher de soleil !
 
Je suis contente, on est à mi-trajet, en plein milieu de l’océan Atlantique.
En montant sur le roof, je me dis que les sensations sont pas les mêmes du tout que les bateaux sur lesquels je suis déjà passée : on se laisse porter, les voiles sont réglées pour un vent qui n’a pas bougé depuis la nuit dernière, on fait cap quasi constant au 270° et le pilote automatique fait beaucoup.
Pas de tours de barre à compter, pas de veille avant comme sur le Kraken (16 m de bateau, tu vois très bien l’avant, tout seul comme un grand). On n’est pas dans l’effort et dans l’attention constante au bateau.
 
Hier, on a commencé le nettoyage, en avance, pour gagner du temps à l’arrivée. D’abord les coussins de la plage avant (qu’on avait enlevé et stockés dans une des cabines arrière vide) qui ont pris cher cet été : lavage, brossage, rinçage, lustrage et rangement. Ce matin, j’ai commencé l’inventaire de la cuisine.
Un petit peu chaque jour, ce qui est fait n’est plus à faire.

Mercredi 2 novembre 2022

15 h 20.
 
Erreur de ma part lors d’une réparation de Laurence dans la voilure. Je m’en veut horriblement, ça râle, ça s’excuse. On passe tous les trois à autre chose.
 
21 h 11. Quart de soirée.
 
Un peu crevés. On a bien bossé aujourd’hui : ce matin changement de la bouteille de gaz (impossible de trouver la sécurité qui était en finalité sur le détendeur), comblement des cuves de gasoil avec les bidons remplis à Ajaccio. Six de chaque côté, sous le soleil et la chaleur, dans la bonne odeur de carburant.
Notre roulement de quarts.
Puis on a pris le troisième ris, une latte de la GV ayant perforé sa gaine et commencé à se désagréger. Laurence a passé du temps dans le lazy bag, sur la bôme, pour essayer de fixer le truc et faire en sorte que la voile ne soit pas plus endommagée par cette latte, pour les 5-6 jours de trajet qu’il nous reste.
La voile s’est retrouvée réparée au chatterton (franchement pas possible de faire autrement) et a pu être hissée pour le reste du trajet.
 
Actuellement sur les banquettes du roof, adossée confortablement à un des gros poufs, j’observe les lumières de la nuit sur les voiles.
Le vent est faiblard mais constant, le génois s’étire en un grand triangle blanc et paisible, sous la lumière du feu de hune.
La lune est derrière la grand voile, elle nous montre la route depuis trois jours. On a eu quelques belles journées sans nuages. Demain, à priori, c’est la dernière ensoleillée avant un peu de brafougne; on va en profiter pour faire un grand coup de propre.
Journal de bord : état de la mer.

Jeudi 3 novembre 2022

5 h 40. Quart de fin de nuit.
 
Je cherche Cassiopée à tribord, mettant bien dix secondes à la retrouver dans le ciel. Le paysage étoilé a bougé depuis 21h et nous, on a pris quelques degrés sur tribord.
 
Les étoiles disparaissent doucement et le soleil s’annonce derrière le voilier. Le ciel s’éclaire lentement et la ligne d’horizon devient plus lisible.

Vendredi 4 novembre

10 h 34. Quart du matin, quart de cuisine !
 
L’océan s’est paré de filaments dorés : les sargasses, jaunies par le soleil, sont de plus en plus nombreuses à mesure qu’on s’approche de la Martinique. Il reste 621 miles, soit environ 4 jours.

Samedi 5 novembre

Laurence, capi-cheffe en or
Le ciel est couvert depuis hier, après une bonne semaine de soleil, il fait moins chaud et moins moite, c’est pas désagréable !
 
J’ai bien discuté avec Laurence dont c’est la cinquième transat’ pour Catlante et noté tout un tas de choses à faire en Martinique ! Je pense bien y rester deux semaines, à voir selon mes finances, entre le logement et les courses…
Je veux aller voir le voilier Albarquel actuellement à Ste Lucie et repéré avant de partir (voir s’il y a moyen de bosser dessus cet hiver ou cet été) et éventuellement faire un tour de bateau avec une famille qui se balade sur la mer des Caraïbes en monocoque. Ça me changera.
Je me suis attachée à notre gros pépère mais les catamarans n’ont quand-même pas ma préférence.
21 h 42.
 
On a une belle houle jusqu’à 3 m de haut, montagnes liquides qui nous arrivent de trois quart arrière.
Il était temps de couper les moteurs, trois jours avant l’arrivée en Martinique ! Une grosse semaine qu’on n’en peut plus de les entendre, incessant bourdonnement aux oreilles et sous nos pieds. On est sous voiles seules depuis une heure et le pépère file entre 6 et 7 nœuds.
 
Une très belle vague de 4 m nous passe dessous, le bateau tangue incroyablement et le calme revient soudain pour les secondes qui suivent. On a quelques crêtes qui déferlent et notre catamaran de Barbie craque de partout.
 
Cette nuit la présence physique des copain.e.s de l’asso me manque. Où est Pau pour grimper dans ma banette, Meryl pour que je lui bise le crâne, Ayrton pour un hugh ? Le petit nez retroussé de Sonia qui rigole ? Où est la main rassurante de Fred sur mon épaule ? Où est Guigui pour faire radio Kraken pendant la veille à l’avant ? Où sont Anne-Laure et Gaëtan et leur histoire d’aisselles qui puent ? Marc et sa porte toujours ouverte ?
Faire les quarts solo, c’est moins rigolo.
 
La lune pointe derrière les nuages, chance pour nous, sinon on y verrait vraiment rien. J’attends la relève de quart.
transat crepes cuisine marin
Les crèpes de Bastien, une aventure à part entière !

Lundi 7 novembre

9 h­ 03. Quart de cuisine.
 
Rage Against the Machine dans les oreilles, je suis en quart sur le roof. La popote pour ce midi est en cours, mes deux collègues dorment après une nuit de relative insomnie pour tous les trois : l’arrivée est proche, on a hâte et on ne tient pas en place. 
 
Un tout petit aperçu de ce que j’ai cuisiné (végane bien sûr) pendant cette transat’ :
Halloween en mer
Guacamole ♥
Pomme/cannelle/noisette
Tian de légumes
Et là, dans le soleil levé, la musique, les bruits de l’eau et du bateau, la joie revient, cette lame de fond de bonheur que je trouve à être sur l’eau.
 
Peut-être qu’une vie à la Thoreau m’attend, une vie à l’extérieur ? J’aime être coupée de tout, de tous, pendant un temps. C’est peut-être ça que je cherche depuis enfant quand je restais dans ma bulle à lire ou rêvasser, alors que tous participaient à tel ou tel jeu au cours d’une quelconque fête d’anniversaire ?
Ouuuuloulou, ça sent l'arrivée !
13 h 55.
 
Je remonte dans le carré depuis ma cabine. L’impression que l’air a changé. Serait-ce déjà l’odeur de la terre, encore à 100 miles devant l’étrave de Levant ?
Ça sent le frais, comme en Normandie, c’est étrange. Un mélange entre la terre et la mer.
 
On est content d’arriver, on ne dort plus très bien depuis hier. 
14 jours de traversée, ça fini par être long. Hier soir, je suis restée discuter sur le roof avec Bastien . Il a passé mon quart avec moi affalé sur un pouf, avant de prendre le sien et j’ai débordé sur son quart jusqu’à 3 h. Laurence non plus n’arrivait pas à dormir et est montée prendre l’air et papoter.
On étouffe dans les cabines sans air. Le bruit du bateau, tout en grincements de plastique, qui m’est désagréable depuis plus d’un mois maintenant est devenu franchement insupportable.
 
Je ne dors toujours que d’une oreille en bateau, attentive aux bruits : les collègues, les alertes, les craquements…
Hâte qu’on ne bouge plus, qu’on arrive à terre, pour éviter cette fatigue auditive et dormir enfin dans le silence. Pour ça, vive les bateaux en bois, infiniment plus calmes !

Mardi 8 novembre

13 h 51.
 
La terre n’est pas encore en vue, on devrait arriver au mouillage à Ste Anne vers 18 h, il nous reste environ 35 miles à courir.
Vu l’organisation de la compagnie, on sait pas si on sera au mouillage ce soir, ou bien à quai, si le cata part en carénage dès demain ou s’il nous reste quelques jours à bord…

En quittant le mouillage et en allant faire du fioul, j’ouvre grand les yeux pour ne pas perdre une miette de la Martinique : les paysages, les gens, les sourires…

Le bruit des autres ne m’avait pas manqué par contre : chaque annexe qui passe près de nous m’agresse les oreilles.

En arrivant, on échange beaucoup avec les collègues sur nos traversées respectives, les trajets choisis selon le vent et les trucs qui n’ont pas tenus sur les bateaux : notre anémomètre est mort lors d’un orage au bout de deux jours, un cata s’est pris la foudre, etc.

Pépère est à quai au Marin !

Aujourd’hui, fin janvier 2023

Après ces quelques mots, notés rapidement avant l’arrivée, la vie à terre m’a rattrapée : l’entretien du bateau, les rencontres, les trucs à faire, les collègues et la découverte de l’île.
 
Je vous raconte la vie en Martinique au prochain épisode 😉